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Métro/Boulot/Dodo

L'inconnue entra dans la rame de métro. De l'endroit où il était assit  il ne pouvait la voir et percevait donc uniquement le timbre de sa voix. Elle fit son discours habituel puis entama sa quête, qui fut infructueuse. A propos de quête, quand elle avait le cafard, elle se rappela cette blague vaseuse d'un homme qui lui  avait raconté que le curé de son village prétendait qu'il n'y avait pas que la quête  dans la vie. Quant elle survint à sa hauteur, il lui demandât:

 - quel est le tarif ?

-- vous donnez ce que vous voulez monsieur lui répondît elle

 - oui mais quel est l'indice fixé par  l'INSEE et le ministère du travail.

-- aujourd'hui c'est trois francs, le SMIC des mendiants, mais en dessous nous acceptons quand même

- avez vous de la monnaie, je n'ai qu'un billet de cinquante francs

-- bien entendu, monsieur, combien dois-je vous rendre ?

- hé bien, quarante sept francs mademoiselle !

-- tenez, merci et bonne soirée monsieur

Elle sorti du wagon, lui épargnant ses réflexions sur les gens dont l'abondance permettait cette arrogance puis se repris, puisque finalement, il lui avait donné, mais semblait soucieux comme tout le monde aujourd'hui de payer le prix juste voir le juste prix :

trois francs ........

D'ailleurs comment devaient t elle les nommer, ces gens là, qui lui donnaient de l'argent. Des clients ? Des mécènes ? Des donateurs? Et que vendait telle au juste?

Peut être un résumé dense et ennuyeux de l'histoire de sa vie ; pour deux sous...

Si au moins elle avait su écrire, peut être aurait- elle pu raconter sa vie, ses souffrances  et se "faire du blé" comme elle disait si bien. Mais à l'école de la vie, elle avait seulement appris à compter, pour braver l'adversité des copains de galère qui la flouait systématiquement  les soirs de partage.

Depuis, elle faisait cavalier seul, ajoutant  à la galère, la solitude, cocktail homogène et homicide au goût insipide, sorti du shaker de sa vie souterraine.


 "Faire du blé". C'était son obsession quotidienne, pour ne pas couper le dernier cordon qui la retenait à la société ;   sa chambre d'hôtel!

 150 francs par jour d'un bonheur sans nom de dormir au chaud. 

4500 francs par mois, elle aurait pu prétendre à mieux et s'installer. Mais la force pour reprendre sa place dans le trafic depuis longtemps l'avait quittée, comme un chien que l'on abandonne dans un chemin de traverse, lors des grandes migrations estivales.

Crédible, elle vendait sans peine  l'histoire de sa vie, puisqu'elle la portait sur son visage.  Aujourd'hui  encore, elle récitait mécaniquement le sommaire des  magazines qu'elle proposait. Plusieurs fois, elle avait ratée des ventes, incapable de répondre aux questions trop précises sur le contenu des articles dont elle avait égrenés les titres. Enfin, il lui restait toujours sa carte de presse, a laquelle elle avait droit en tant que collaboratrice de magazine, et dont elle n'était pas peu fière. Elle l'arborait au revers de sa veste emmaûs. Sa carte lui donnait l'accès à la Culture, toutes les expositions, les avants premières et même les festivals.

Des fois, le matin elle entendait des gens parler du spectacle qu'elle avait vu la veille. Combien de fois aurait t elle souhaitée prendre part à leurs discussions, mais son caractère timide et effarouché car loin de ses repères habituels l'arrêtait. Elle avait tenue six mois à aller régulièrement assister à ces spectacles. Trop éloignés de ses préoccupations quotidiennes, ces derniers avaient finis par la lasser, mais plus encore le peu de considération, voire le rejet de ces gens qui se conduisaient comme s'ils étaient supérieurs. Il est vrai que lorsqu'elle se rendait à ces manifestations, elle n'avait pas le même style et n'adoptait pas les mêmes codes qu'eux. Et puis ces spectacles l'ennuyaient, elle ne comprenait pas toujours et cela finissait pas la fatiguer.

De fait loin de renforcer son intégration cette situation lui renvoyait le reflet glacé du décalage entre son monde et le leur. Et c'est qu'elle travaillait tous les jours, elle. Alors se coucher tous les soirs à deux heures du matin, elle ne pouvait tenir éternellement, d'autant que cela lui faisait rater le repas du soir à la cantine du journal, ou au moins, elle retrouvait un peu de chaleur humaine. Ses seuls amis et ennemis étaient là. Il avait la les seules composantes de sa vie de femme. Des hommes aussi perdus qu'elle, qui avaient amarrés leurs espoirs au port de leur désespérance. C'est ainsi qu'elle s'était fait ses quelques ennemis, amants d'un soir aussitôt rejetés, par cette peur de s'investir et de souffrir à nouveau.

Les lendemains  qui déchantent suites aux expériences malheureuses, elle avait donnée, plutôt subie.

Elle avait de nouveau essayé trois mois avant, avec le chef des vendeurs, une brute qui devait sa position à son imposante stature physique, et qu'ici, au journal, on surnommait "KOZY" à cause de ses origines hongroises. Mais de  revanches en révoltes  sur la vie, il s'était mis à reboire et à la battre, inscrivant sur sa peau les marques de son propre dépit.

Elle sentit le vent tourner et savait qu'il lui préparait des crasses. Depuis la rupture, il ne supportait plus de la voir sujette aux sollicitations constantes de mâles en rut, souhaitant s'épancher à peu de frais en se prouvant qu'ils vivaient encore. Patiemment pendant trois mois, elle avait économisé, à raison de cents francs par soir, cachant son pécule dans l'oreiller de son hôtel pension.

Mais Maria, la femme de ménage qui tout les matins nettoyait l'hôtel entier avait découvert l'île au trésor et  attendait également que la cagnotte augmente. Elle avait ourdi un plan qui lui permettrait de partir définitivement de cet emploi, ou employé au noir pour 2500 f/mois, elle perdait sa vie à essayer de la gagner. Et maintenant que  l'oreiller contenait près de dix mille francs, il fallait qu'elle passe à l'action avant qu'il soit trop tard

Elle se décida un vendredi matin où, un pâle rayon de soleil  fendait la grisaille hivernale, comme pour bénir son larcin. Patiemment tous les matins, elle avait recomptée les billets. Elle savait donc exactement combien contenait la bourse  aux milles promesses. A savoir 9400 francs. Elle empocha le tout, puis finit normalement son service. C’était le lendemain de son jour de paie, elle était désormais libre.

À 15h, elle sorti de l'hôtel et puis prise d'un remords soudain, elle revint et montât déposer 1400 francs. De toute façon avec les deux mille cinq cent de salaire cela lui faisait dix mille cinq cent en tout, plus d'un million de francs CFA! Jamais de sa vie elle aurais pu espérer autant, c'était comme gagner au loto. La fortune lui faisait un cadeau emballé dans cette pochette surprise

Elles ne s'étaient jamais rencontrées, vivant chacune de leur coté les deux faces de la même galère.

Monique ne s’en rendit compte que le lundi soir. En effet elle avait passée le week-end à un  festival de musique de  chambre près de Paris. Elle n'avait donc pas travaillée  et au journal Son ex lui avait encore cherché des embrouilles. Elle était mure pour partir. Lorsqu'elle réalisa, elle fut effondrée. La lumière de ses espoirs naissant mourrait dans les ténèbres de ses rêves perdus. Pendant deux jours, elle resta prostrée devant l'entrée d'une station de métro, tendant silencieusement la main, incapable de parler, de réagir

Elle était dégoûtée de la vie, la vie qu'elle n'avait jamais goûtée.

Puis vint un homme, grand et bien vêtu. Il lui parla, gentiment. Il passait là tous les jours et remarqua qu'elle était abattue. Il lui suggéra une  idée, riche et simple, qu’elle pouvait la réaliser avec peu de moyens. IL s'agissait d'acheter le journal "L'officiel  des spectacles" et de le revendre en le portant directement aux personnes qui travaillaient dans les tours, en leur précisant qu'il y avaient une vie après le boulot. Celles-ci, en plus du prix officiel lui rétribuaient à leur guise le service. Dans les bureaux où il travaillait, il serait son premier client. Elle gagnerait autant, sinon plus qu'au journal.

-La première semaine, elle récupéra quatre mille francs. Désormais  elle gardait sur elle toute sa fortune, qu’elle liait ainsi à son sort.

-La deuxième semaine, elle débaucha du journal, deux nouveaux paumés, des jeunes quelle pensait pouvoir former à sa guise.

 Comme les clients donnaient ce qu'ils voulaient, très rapidement, le contrôle des recettes lui échappa.

-A la fin de la troisième, une très forte altercation éclatât.

-Ils étaients deux, jeunes, unis, dans la force de l'age,  l'inconstance et la rébellion à fleur de peau.

-Elle était seule, déja vieille, affaiblie et  épuisée par un marathon sans fin. Même dans l'underground, le management impose ses règles régies par la cupidité humaine. En les ignorant, elle avait signe sa perte

On la retrouva le lendemain, refroidie sous une rampe d'escalator. La police découvrit dans la poche intérieure de sa veste, 16 000 francs et deux tickets restaurants

La foule d'anonymes et de synonymes lui jetait à peine un regard, blasé par le spectacle quotidien des clochards ça et là étalés 

 Pas un mot, une fleur, un hommage.

 Elle y avait passée les trois quarts de sa vie dans le métro.

Morte à quarante cinq ans, elle en paraissait soixante.

 Elle fut enterrée au cimetière  de la RATP, ou l'avaient précédés d'autres illustres inconnus du microcosme souterrain. 

P.S: Avec son million, Maria avait ouvert un commerce de pagne sur les marchés de Lomé. Elle se portait bien et attendait son troisième enfant. A Paris, au même moment, les deux jeunes traînaient encore dans le métro.

 

Paris,1997

 

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