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Le Grand Saut          

Il était assis, les bras fixés sur les rebords du fauteuil. Il savourait sa cigarette, lentement, goulûment, en laissant s’échapper des volutes de fumée, légères et transparentes comme cette liberté que jamais, plus jamais, il  ne connaîtrait. Il avait dû ce battre dur, pour avoir le droit de la fumer, les lois de l'état ne l'autorisant pas.  Avec son avocat ils avaient du faire appel afin de que cette  liberté lui soit accordée. Ce fut sa dernière victoire. Il s'était forgé une volonté de faire, comme on forge une vie, jour après jour, en ne reculant jamais, sans faire de concession, quelque fut le prix à payer pour son obstination. Cela l'avait conduit ici et il l'assumait, même s'il considérait avoir déjà payé sa dette envers cette société.

Il avait une quiétude extraordinaire. Depuis des années il se préparait à ce moment. Il avait vécu quinze ans à être mort et avait visualisé tant de fois ce saut vers l'inconnu, que sa perspective toute proche ne l'effrayait plus.


Et puis de quoi aurais t il  eu peur, sinon de lui même?

Mais non, il n’aurait pas peur ! Avant lui son prédécesseur gigotait! Sa peur au ventre lui donnait des coliques qu'il traduisait, malgré ses jambes attachées, par de violents coups de pieds sur le plancher métallique de la pièce froide et blanche dans laquelle ils se trouvaient. Ils étaient uniquement séparés  par cette  grande et glaciale glace sans tain. IL avait fait partie de ceux qui pensaient que l’on n’avait pas le droit d'être heureux en toutes circonstances. Et piaillaient, peinaient, vociféraient, pleuraient.

Une  telle inconstance dans la dignité était à ces yeux impardonnable.

Ceux là même, dehors, finissaient par survivre en priant, traînant  avec eux, à leurs pieds, la valise de leurs aspirations perdues.

Leurs vies n'avait eues jusqu'à lors rien en commun. Il se souvenait de ces hommes, qui comme lui à l'époque  ou il en était encore un,   à qui on offraient une cigarette et qui en retour illuminait le temps à travers leurs sourires, du soleil de leur espérance et de leur bonheur présent d'exister 

Il pouvait reconsidérer son existence jusqu'alors, et la diviser en deux parties. Une  quête vaine et fragile de la bonté de l'humanité,  du plaisir et ses mirages, cette partie tiède et fade  avait été sa vie. Celle d'aujourd'hui, qui avait guidé ses pas depuis son incarcération était mystique et pleine, pieuse et religieuse. Elle  était celle de la mort. Il avait perdu la foi, il lui fallait trouver l'espoir. Mais la chaise toute lisse et plate qui le retenait de ses bras rigides ne lui concédait même pas l'appui de cette frêle balustrade qui séparait ces deux mondes;  l'espoir...

L'espoir fou, l'espoir vain que quelque chose leur ferait  renoncer.

Renoncer à ce jeu stupide auquel il était contraint, aux mépris et surtout  aux dépends de sa vie.

Sa vie. A ce jour si courte, si jeune, si inexpérimentée. Il aurait voulu apprendre tant encore, faire l'amour, rire ... Vivre ! `

Cependant il restait là, immobile et impuissant, ceinturé, lié à ses congénères dans cette même issue fatale et inéluctable de leurs destins

Il était las, résigné, fatigué, de cette fatigue indescriptible, une fatigue mortelle.

Il avait du d'abord accomplir quelques taches subalternes pour le compte de la mort. Prendre physiquement congé de son univers, légalement toutes les dispositions d'usages et symboliquement faire son propre deuil.

Puis il revint du monde de ses pensées et réalisa qu'il était toujours dans cette chambre froide, blanche et impersonnelle. Il réalisât qu'il était  encore attaché à ce fauteuil, mais son esprit était libre. Derrière la glace sans tain,  il percevait  des gémissements en sourdine. Cinq minutes seulement s'étaient écoulées. Il entendit plus qu'il ne vit  derrière lui, ce qui lui laissa une dernière pensée sur la lâcheté des hommes, son bourreau qui abaissait le levier électrique.

Il ne put achever  son dernier sourire.

Le matricule 759-963 venait de trépasser. Derrière la glace sans tain, trois autres détenus observaient en silence. Cela allait être leur tour.

Paris 1997

 

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