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La Monnaie

 

Jean alias Kounap Dieunedort avait fini sa journée. En effet, il était comme bien d'autres gens du pays gardien du jour.  Son rôle consistait à tenir éloigné de l'usine de M. BONGRAIN, tel un épouvantail dans un champs de légumes, les parasites volants qu'auraient pu être les différents nécessiteux qui peuplaient la ville et que la misère poussaient à commettre divers larcins pour survivre.

Et pour ce faire, jean,pardon "dieunedort" le vigilant vigile, avait une matraque de bois tordu et se lestait d'un uniforme étriqué, qui lui conférait l'allure et l'aura  peu glorieuse mais rieuse d'un policier figurant de série B.

Pour atténuer la solitude qui l'entourait de ses soins bienveillants dans cette zone industrielle déserte, il traînait une veille et fidèle compagne bavarde qui tantôt parlait, tantôt braillait des airs populaires, qu'aussitôt, en joie, jean reprenait métamorphosé en chanteur frénétique, galvanisant la foule en délire qu'était alors les pierres atterrées des murs de  l'usine.

Autrefois, on aurait dit une radio, mais l'épreuve du temps, et surtout la poussière sèche de ce pays aride lui avaient ridé la face, et la boite torsadée et fatiguée qu'il appelait affectueusement "cousine" pour la fidélité dont elle faisait preuve et qui était ici, le sens même de la famille.

D'habitude, elle émettait un son rauque comparable à la voix enrouée d'un vieillard qui aurait abusé de la pipe et de sa volupté enfumée. Mais voilà, aujourd'hui seul le silence avait empli de son cri le vaste espace intérieur de l'usine dont la voûte n'était sans rappeler la face lézardée d'une carapace de tortue.

Et dieunedort s'était senti bien seul; seul de cette solitude qui s'accroche comme les hottes que traînent les vieilles "Dada" en rentrant des champs le soir; puisque sa cousine s'était octroyé des vacances  de santé dans un monde dont elle avait clôt l'enceinte en partant.

De fait son chant était mort lorsque les piles en sueur, peinées d'avoir dansé le "MAKOSSA" à un rythme trépidant avaient rendu l'âme dans un dernier soubresaut. Tout était fermé, et seul le couperet fatidique mais  salvateur qui tombait tous les jours avec la même régularité, lorsque l'oeil globuleux de sa montre lui indiquait qu'il était délivré de sa tâche, lui aurait permis, enfin, d'aller, sur le chemin du retour, à l'autre bout de la zone, quérir chez son ami "Djo" les deux nouveaux danseurs qui lui faisaient défaut. Il avait attendu toute la journée, en essayant par son regard pressant d'accélérer le pas cadencé et réguliers des aiguilles qui obstinément s'étaient refusées à céder sous sa pression

L'heure était arrivée.  Il prit son vélo, y attacha sa radio et poussa le tout devant lui en tenant de ses deux mains le vieux guidon rouillé, toujours aussi fier de se rendre utile après tant d'années de bon et loyaux services.

Le vieux Djo avait le visage fermé et cérémonieux, pour les deux cents francs qu'il donna et dont il était en droit d'espérer deux piles, il n'en reçu qu'une, sans explications. Devant la mine inhabituellement renfrogné de son ami qui avait la face aussi fermée qu'une porte blindée dans ses mauvais jours, il abdiqua, pensant que l'erreur serait réparée le lendemain. Les gens autour n'étaient guère plus loquaces et dieunedort eu le curieux sentiment d'avoir raté quelque chose. Le fait même de ne pas savoir, dressait entre lui et les autres, une barrière invisible mais réel qui accentuait son malaise.

Il pensa alors que le CANON l'équipe de foot favorite de la région avait perdu la finale de championnat qu'elle disputait ce jour. Il ne risqua pas la question, de peur de recevoir un boulet en guise de réponse, tant il est vrai que si la musique adoucit les moeurs, le foot sépare les hommes. C'était le fait d'avoir perdu le fil de la vie, les commérages et les informations que d'usage sans états d'âme sa cousine lui communiquait 

Il prit la pile sans maudire et ne s'attarda pas dans l'échoppe ou pourtant il était familier. Quelque chose lui échappait. A la maison, il saurait. Il reprit sa marche en poussant son vélo comme à l'accoutumée. Il ne lui restait plus que cinq kilomètres à parcourir. C'est en traversant les beaux quartiers que son malaise se dissipa. Rien n'avait changé, les gens étaient gais. Il passait souvent ici, et aimait s'y attarder, enviant ces personnes qui y vivaient et avaient pour seule  difficulté la dure besogne d'organiser leurs loisirs. Il laissait son esprit  voyager dans les couloirs climatisés de ses villas luxueuses et admirer le bleu des piscines, dont l'insolente couleur narguait le ciel et défiait le soleil. Il était rassuré. Rien n'avait changé. Du moins point de catastrophe car la diaspora qui vivait de ce côté-ci, baromètre sensible des tensions du pays était au beau fixe; alors...

Jean voyait maintenant apparaître les ombres tordues qui reflétaient le style architectural  de son quartier où  le bois de récupération remplaçait la brique et le carton, la tôle. Les habitants vaquaient à leurs occupations avec la joie usuelle qu'exprimaient leurs regards remplis de vie brisée puisque jamais éclose. Les enfants jouaient au football sur un terrain délimité de part et d'autre de la voie ferrée, ce qui ajoutait au suspense de leur rencontre celui de la venue inopinée d'un train. Il décida de s'arrêter chez le maître, ainsi nommée car il était le premier instituteur de la nouvelle école qui s'était installée depuis trente  ans dans les locaux insalubres de l'ancienne gare routière. Jean lui expliqua ses mésaventures: La journée sans radio, l'accueil de Djo, la pile et surtout le consensus général qui le rendait coupable de  quelque chose qu'il ignorait. Le maître, sans mot dire lui tendit le journal déjà froissé de l'édition spéciale du dimanche soir. Dieunedort comprit alors. Cette mystérieuse dont on parlait en sourdine depuis quelque temps était arrivée. Il  lisait, tétanisé, sans vouloir y croire: la pile, Djo, les gens, tout était clair.

Cette fois c'était fini .

Ils avaient dévalués…

le F.M.I. avait dévalué le franc CFA de cinquante pour cent.

Et ce n'était qu'un début.

 

Poitiers,1994

 

 

 

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