Huit
Clos
![]()
|
|
"lorsqu'on affirme rien, on peut tout dire" (Wolinski in "la morale "ed j'ai lu "
Je lui avais donné rendez-vous à Bastille, je ne voulais surtout pas qu'elle voie venir la manoeuvre. Depuis le temps que je tournais devant son coeur sans en trouver l'entrée, j'espérais que dérouter son âme me livrerait son corps, prélude à la prise de son coeur. Je savais qu'elle m'avait dans la tête et était convaincu que si elle me livrait son corps elle m'aurait dans la peau si elle me donnait sa chair, elle m'aurait dans le sang. Ma stratégie était de lui laisser penser que l'on dînerait dehors et de lui faire croire ensuite que j'avais oublié quelque chose à la maison. Une fois rendu, je devais lui expliquer qu'on attendait quelqu'un Bien entendu, symboliquement, il s'agirait d'elle, ou plutôt de ce coté d'elle qu'elle me cachait. Je voulais en faire la connaissance, avec lui connaître la jouissance ou alors tout foutre en l'air, mais il était temps, il fallait que je sache. Pour ne pas l'effaroucher, je devais traduire en mots et en actes mes sentiments, sans jamais prononcer le mot amour, car amour pour elle, signifiait attachement, peur, abandon. Il fallait donc que je sois là, que je la prenne dans mes bras, que je me tienne à ses cotés en silence, toujours en silence. Seulement maintenant ce silence emplissait ma tête de son cri, de son vide et cette situation était insoutenable 20h, en général elle était à l'heure. Après vingt minutes d'attente je la vis enfin . Après un bref baiser amical et les conneries qu'il est d'usage de débiter, je lui dit que nous serions obligés de retourner chez moi .Elle ne parut pas surprise, comme si c'était normal. Soit elle avait prévue elle aussi un éventuel stratagème, soit elle n'avait rien vu venir, toujours est-il que pour l’heure, mon plan fonctionnait. Les bornes de la rue de la roquette étaient à hauteur d'homme. Distrait par mon admiration je me fis prendre au piège castrateur de ces dernières. Ma douleur avait cela de constructif qu'elle la faisait rire. Ce n'était pas le moment de perdre mes attributs puisque je pensais pouvoir m'en servir. Justement je me répétais en moi même : - ce soir je te fais l'amour Prends ton temps et laisse cette idée pénétrer ton corps. Les paroles de la chanson "L'empire du coté obscur d'IAM me revenaient sans cesse: Ne te détourne pas de la main tendue vers toi Ou je vais explorer le royaume de tes peurs En devenir le dictateur pour mieux te dominer Là, tu deviens raisonnable, c'est bien Oui, tombe sous le charme pour de meilleurs lendemains (...) Pour s'apercevoir que l'espoir émerge du noir Une partie de tout homme la force manipule D’un rien il suffit pour que l'être bascule (...) N’aies pas peur, ouvre moi ton coeur, viens vers l'empereur Sentir la chaleur de l'obscurité pour toi il est l'heure De rejoindre l'armée des guerriers de l'ombre Ne sens tu pas ton coté clair qui succombe C’est ta destinée pourquoi vouloir lui résister Sans peine je ferais sauter les verrous de ta volonté Sois l'hôte dans la noirceur la plus pure de l'empereur Et arbore les couleurs du coté obscur Ces paroles renforçaient ma détermination et j'étais très sur de moi, Il fallait que je la fasse sortir de sa réserve et que je l'explose, c'était le seul moyen de savoir enfin ce qu'elle pensait. Innocemment je feignais de croire que j'étais maître du jeu, alors que de toute évidence, depuis le début, j'étais à sa merci Il faisait un peu froid, c'était un soir de fin d’hiver, une date perdue entre février et avril. Elle portait un grand manteau gris, un peu élimé qui lui donnait un charme de souris des villes Nous marchions en silence à coté l'un de l'autre. Jusqu'à la maison nous n'avons échangés aucun geste. Je restais perdu dans mes pensées. De l'extérieur on aurait pu traduire mon attitude pour de la froideur ou de la bouderie, en fait à l’intérieur, je bouillonnais. Je ne réfléchissais pas, en effet je "reflectionnais" en suivant les inflexions de mes turpitudes .je me disais qu'une femme sait toujours ce qu'elle veut, le problème c'est comment elle le fait savoir. Ce soir j'étais décidé à la faire parler, enfin à savoir, savoir si elle était partagée entre sa peur et son désir, savoir comme il lui fallait hésiter pour avoir le sentiment de vivre avec un plaisir trouble dont je n'étais peut être que le prétexte. On ne se regarde jamais qu'avec les yeux de l'autre. Les miens voulaient cacher le bonheur que je lui voulais, l'admiration que je lui portais , mon désir que en ce moment je lui masquais. Alors que je voulais que nos corps se lient, nos langues se délient, nos corps s'attachent, nos coeurs se tachent, que la femme que je cherchais en elle arrête d'avoir milles autres visages et me montre enfin le sien. Il fallait que je lui dise ces mots qui me pesaient, ces maux qui me mimaient Car i l y avait un problème et de taille, l'autre. Jusqu’a lors je m'étais toujours refusé à considérer sa présence comme un handicap, je jouais la carte du huit -clos, mais c'était un jeu à trois et j'étais le bourreau. Mon appartement était soigné comme un jour ordinaire, je n'avais voulu faire d'efforts, particulier, ne rien apprêter, pour être paré quand tout allait foirer. A ma suite elle était entrée dans la pièce; -tu sais s'il y'a quelque chose de pire dans la vie que de n'avoir pas réussi, c'est n'avoir pas essayé c'était mon credo. Pour toi je suis allé au bout de moi, quand j'y suis parvenu, tu n'étais toujours pas venue, alors je suis reparti de à l'autre bout de moi et nulle part je ne t'ai aperçue -tu sais bien que cela n'est pas vrai, nous avons eus des relations privilégiées -ah bon, et comment tu les illustres, par un bisou et un après-midi a traîner dans les magasins ? Je sentais la colère me monter. Comment pouvais-elle autant se foutre de moi ? sur la table gisaient les feuilles du conducteur que j'avais préparé, à l'image de ces prévisionnels que l'on fait pour s'entraîner et qui ne servent à rien puis que la réalité est toujours différente . Ses yeux tombèrent dessus. Ce n'était pas prévu mais cela allait me faciliter la tache. -qu'est que tu en penses ? Lui demandais-je -rien, développe Ah, cela va être compliqué pensais je avant de réaliser que je m'étais plus en mesure de penser, de parler, de structurer. On choisi de s'attacher aux êtres, de s'y lier. J’avais l'impression d'être attaché par des menottes que j'avais voulu me mettre et qu'elle seule pouvait me délivrer -je ne veux plus t'attendre, je veux t'avoir ou te perdes Je m'entendais lui parler, de très loin, comme si j'étais extérieur à moi même; Sur le moment je crus que je défaillirais, que jamais je n'y arriverais… Il fallait que je lui dise ces mots qui me pesaient, ces maux qui me mimaient -ce soir tu perds un ami où tu trouves un aimant -un aimant -Oui, un nouveau pole d'attraction , c'est suffisamment concentre pour contenir, amant, amour, etc.... Même si c'était un jeu, il fallait bien un règlement et elle demandait quelles étaient les règles du jeu, c'est que quelque part elle était partante et venir a mon rendez-vous en me faisant croire qu'elle étais indifférente à ma présence, c'était choisir les mauvaises raisons de le faire, c'était encore se mentir à elle même. Dans cette loterie d'amour inversé, je réalisais que l'amour et la haine sont du sentiment trop voisin pour que je reste indifférent à son sort. Je lui accordais ma vie, je lui concédais mon royaume, elle feignait de ne pas en vouloir - donnes moi une nuit, aujourd'hui, un moment, au moins. -.... Elle m'écouta avec patience et intérêt. Je lui servais sur un plateau les réactions d'un joueur, en lui dévoilant son stratagème, donc en lui permettant de s'améliorer. Toutes les attitudes, conscientes ou non, nourrissaient le jeu. Mon désir nourrissait le jeu. Je nourrissais le jeu. L'avantage d'être l'objet du désir, c'est d'être en soit la cible, et de pouvoir se mouvoir à volonté pour échapper aux tirs -devant ce silence, je savais que si je sautais, je n'avais pas de parachute machinalement, je tirais sur les bouffées de ma cigarette, calme avent l'instant de vérité comme cet homme dans le grand saut en écrasant ma cigarette je retrouvais mon courage, que je ne pus prendre à deux mains puisque déjà je lui tendait la mienne. -viens lui dis-je -pourquoi faire -viens Elle ne bougea pas de sa chaise J’ai compris, fis-je dans un sourire et en lui tendant les deux mains, ne me demande pas de surenchérir je ne pourrais pas. -ce n'est pas bien me dit elle -pourquoi -parce que c'est lui que j'aime -c'est faux -c'est vrai -c'est faux -c'est vrai, -et alors, tu n’as pas envie de moi -la question n'est pas là -elle est ou -je ne sais pas -reste avec moi ce soir -non, il ne faut pas -reste -non -mais chérie si tu en as envie, mais visiblement mes mots n'avaient de prises sur ses résolutions et sur son désir, pour l'instant ils ne faisaient que nourrir ma grande illusion Alors je lui dit : je t'aime, comme pour retenir mon écho dans ce visage ou se mirais cet espoir dans lequel je croyais être. Elle ne m'avait jamais aimé, tout au plus c'était elle servi de moi pour mieux le retenir, tout au plus, je l'avais fait sortir de ses certitudes pour mieux y retomber J’avais joué avec elle, puis m'étais pris au jeu, en était tombé amoureux au point de m'y découvrir un jumeau, une raison de vivre. Ce n'était pas le but du jeu, cela en était devenu une conséquence Elle avait du être troublée, au point de douter un instant, puis de retomber, de s'en retourner a son passé sans avenir. Fuir, enfouir cette peine que j'avais lu, de se la cacher au plus profond d'elle. Si on ne voit mieux chez les autres que ce que l'on est soit même, fallait il que je sois à ce point mort, pour ainsi m'en rendre compte ? Sa vérité me frappa, plus meurtrière que la foudre : -je l'aime plus que toi -de combien -ne pose pas la question, tu sais bien que cela n'est pas quantifiable. -oui mais dans ton gris tu ne m'a jamais donné les mêmes chances -c'est vrai, c'est moi qui es commencée Elle m'avait allumée, et si cela n'avait été qu'un jeu innocent ou personne ne risquait son coeur, sûrement l'aurais-je baisé. Je le savais depuis toujours, elle voulait jouer et se serait donnée si cela avait été sans implication. Mon pari était autre, il était dans notre gémellité, et je perdais encore. Mon amour et son cri perdu dans l'écho de l'abyme qui me séparait de mon tourment s’étaient définitivement tus. Mort. Cette mort me libérait. Je pouvais vivre, mais combien d'heures encore avant de comparer de nouveau mon malheur Je compris alors à quel point il était dangereux de jouer, de jouer avec les gens, de jouer avec les sentiments. Ce soir là, j'appela toutes mes maîtresses, victimes expiatoires données en sacrifice sur l'autel de l'amour, menues monnaies d'échanges pour ce bonheur que j'avais perdu et a chacune je posais les nouvelles bases. Se fréquenter sans s'attacher, s’aimer sans taches, sans attaches, sans heurts, sans coeur. Pour avoir vécu dans les limbes de son silence, je savais être clair Du sexe quoi, du cul bordel et plus de complexe sentimental, Adieux espoirs stériles, il n'y avait pas de terres fertiles Cette vérité me libérait du poids de mes rêves, me remettait la tête sur les épaules en éclatant la baudruche de mes aspirations amoureuses -son silence et le vide de ses paroles prenaient un sens, même la blessure de ma main fracturée s'était estompée. Le prix de son jeu ne devait pas être payé par d'autres ; deux autres. Lui et moi, lui qui n'avait rien fait pour mériter ça, qui était la victime et moi qui avait accepté de perdre en pariant que j'aurais perdu Il gagnait donc à tous les coups et je pouvais m'asseoir sur mon moment de vérité Les plaisirs de la chair n'ont pas de prix et si j'avais payé de ma vie, c'était mon choix Elle ne me désirais pas suffisamment pour m'aimer et même si elle m'avait donné son corps, moi seul aurait souffert .c'est ce qu'elle pensait, et encore à ma place, elle gérait mes émotions, mais moi j'aurais tout donné pour mon moment mais à ces jeux on est deux ou bien seul dans le noir désir. Je croyais qu'après cette mise au point je m'empêcherais de penser à elle; que je saurais à quoi me tenir. Elle était dans le gris. Le gris est une couleur fade pour les aigris et les mots pour le décrire sont creux et vide de sens. J'avais trouvé une plus value au jeu, l'amour. J’y avais laissé tous mes intérêts. Une seule question m'obsédait: -pourquoi -pourquoi quoi ? Elle remettait lentement son manteau, son long manteau gris, son manteau de mante religieuse, pour repartir dans son histoire à l'issue certaine, à ce passé sans avenir, en dissimulant toujours le dessous des cartes de son jeu. Il n'y avait pas d'amour pour moi dans son corps, seul jésus était son fils prodigue, en attendant sa crucifixion ....
Paris,1998
|